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Dossier violence (2) – Ordre et justice, force et violence

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ou « Blaise au Far-West »

André Malvezin, décembre 2020

Si l’on veut observer l’évolution de la violence dans la construction des sociétés humaines, les exemples ne manquent pas. Il en est un bien connu et relativement récent : la création des Etats-Unis d’Amérique, des premiers conflits entre les tribus amérindiennes et les nouveaux arrivants en provenance d’Europe (1), jusqu’à la relégation, à la fin du 19ème siècle, des dernières tribus rebelles dans des réserves, après ce qu’on peut appeler un génocide. Passons sur la guerre d’Indépendance, l’esclavage des noirs, la guerre civile dite « de Sécession », une succession de violences majeures.

Ce qu’on appelle la « Conquête de l’Ouest » commence avec la ruée vers l’or en Californie en 1849 et continue en 1862 avec la colonisation des Grandes Plaines et la création de villes en un temps record, qui voient prospérer la criminalité et les structures pour la contenir. C’est surtout cette époque que décrivent la plupart des « westerns », genre cinématographique caractérisé par sa violence. L’intérêt de ces films ne se résume pas aux immenses troupeaux de bovins et de leurs garçons vachers (cow boys) aux chevauchées épiques. Il réside dans le témoignage de la création d’un pays, des différents Etats qui le composent et des villes naissantes. Ce sont de véritables documentaires (je précise que je parle là des westerns américains « classiques », de John Ford et compagnie, et non des westerns « spaghetti » qui n’en sont que la caricature et la dégénérescence). Le western américain, en général, est moins simpliste qu’on pourrait le croire et présente des situations souvent cornéliennes (conflits de devoirs et d’intérêts) et des personnages complexes (les héros ont fréquemment des failles intimes, des drames cachés). Ces subtilités apparaissent dans l’action et sont rarement verbalisées, contrairement au cinéma européen, français surtout (2), c’est pourquoi nous avons parfois du mal à les voir.

Mais quel rapport avec Blaise Pascal et pourquoi vouloir le faire entrer dans un saloon de l’Ouest Lointain ? N’y-a-t-il pas anachronisme ? Pas tant que ça : le port de Boston, sur la côte Est, fondé par les colons anglais en 1630, aurait pu l’accueillir (Pascal conçoit sa machine arithmétique en1642, il meurt en1662 et les « Pensées » sont éditées en 1669). Imaginons, donc, Blaise est dans un saloon, et il dit : «Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. » Pensées, 285 : Justice, force.

Illustration n°1 : le film de Fred Zinneman « Le train sifflera trois fois » de
1952 (titre original : « High Noon »), film qui présente une particularité rare : il respecte les règles de la tragédie classique, unité de temps, de lieu et d’action. Dans une petite ville de l’Ouest le shérif Kane (Gary Cooper) se marie et démissionne de sa fonction, son successeur devant arriver le lendemain. Alors qu’il est sur le départ avec sa jeune épouse Amy (Grace Kelly), il apprend qu’un dangereux bandit sortant de prison va arriver, attendu par trois complices, par le prochain train et qu’il a l’intention de se venger du juge et du shérif. Kane estime que son devoir est de faire face et il reprend son étoile ; sa femme, quaker non-violente, veut quitter la ville (d’où le thème musical lancinant qui accompagne tout le film : « si toi aussi tu m’abandonnes »), le juge fait ses bagages et tous les hommes, terrorisés, refusent de l’aider. Kane se retrouve donc seul pour affronter les tueurs, seul avec ses colts, et les colts vont parler. . . La situation est claire : la Justice tourne le dos et seuls restent les trois autres éléments ; l’ordre et la force incarnés par le shérif, avec la violence pour dénouement.

Illustration n°2 : le film de John Ford de 1961, « L’homme qui tua Liberty Valance », un western à la construction plus complexe que le précédent, avec un long flash-back. L’histoire : un jeune avocat, Stoddard (James Stewart) arrive dans l’Ouest avec pour seule arme le « Code », l’affirmation de la Loi, ce qui fait bien rire un dangereux bandit, très méchant dirait Blaise, Liberty Valance (incarné par le terrifiant Lee Marvin) qui se fait un plaisir de rosser sévèrement Stoddard. La petite ville a un shérif obèse et lâche, dont la seule préoccupation est la taille du steak pour son déjeuner : question force pour imposer la justice, on repassera. Seul un homme se fait respecter parValance : Tom Doniphon (John Wayne), à la force tranquille, mais qui ne souhaite pas s’occuper des affaires des autres. Constatant qu’il n’y a pas d’autre solution que la violence, Stoddard se résout à affronter Valance : les colts et la Winchester vont parler, c’est toujours le même schéma, la même structure narrative. Ce film décrit, en plus, la naissance de la démocratie américaine avec l’élection pittoresque des représentants du peuple et aussi le rôle de la presse. Les personnages ont leur complexité : ainsi Tom Doniphon, malgré sa force physique et mentale, est dévasté par un chagrin d’amour cause d’une situation cornélienne (encore l’empreinte de la tragédie classique).

Deux films à voir et à revoir, donc, deux sommets du septième art, qui ont tous les deux la même morale : pour arrêter l’ultra-violent injuste, la justice doit disposer d’une force capable éventuellement d’employer la plus grande violence. Bien sûr, le terme de violence n’est pas employé par Blaise Pascal, mais c’est inéluctable, non ? La seule autre attitude possible serait de tendre l’autre joue, selon l’évangile, attitude reprise et formulée autrement par Gandhi : la non-violence. Elle a été efficace dans un tout autre contexte : il n’est pas du tout sûr qu’elle aurait pu l’être dans les circonstances particulières de la conquête de l’Ouest (3).


(1) Au tout début, dans les années 1600, les trappeurs, dont beaucoup de canadiens et de français, entretiennent des relations commerciales basées sur le troc (outils et armes contre peaux de castor) et pacifiques dans l’ensemble : ce n’est pas une colonisation de peuplement. Quelques films en parlent, par exemple la série « Colorado » ou l’étrange « Dead Man » de Jim Jarmush.

(2) Dans les films de Rohmer on bavarde, dans les westerns on agit.

(3) Il faudrait cependant étudier l’histoire des quakers.