Ce qui rassemble, ce qui divise les hommes

Couverture-Livret16Ce qui rassemble, ce qui divise les hommes

Livret collectif, 107p

Avec les contributions et la participation des membres du cercle

Michel AMREIN ; Alain BANDIERA ; Annie BERNARD ; Jacques BERNARD ; Pierre BERNARD ; Guy BRUNET ; Guy CAGNIANT ; Gérard CHANEL ; Roland FERRANDON ; Odile GENEVRIER ; Ismael MACNA ; Pierre MIELE, Gérard MILLET ; Patrick POCHET ; François ROBERT ; Alain ROUME ; Huguette RUBIO ; J.René TOURNADRE et Jean EHRARD, membre hono-raire, président fondateur du Cercle CONDORCET.


–> Consulter ou télécharger le document LIVRET16


Depuis sa création en 1991, le Cercle Condorcet de Clermont-Ferrand publie périodiquement un livret sur un sujet choisi par ses membres à l’issue de longs débats. Ces sujets s’inscrivent toujours dans les préoccupations qui affleurent dans l’actualité, et qui entrent dans son champ de vigilance : la citoyenneté, les valeurs de la République, l’éducation pour tous.

INTRODUCTION – Pierre Miele

Le thème du présent livret résulte d’une synthèse de plusieurs questions traitées comme autant d’approches complémentaires d’une question commune : ce qui rassemble et/ou divise les hommes. L’objectif de cette réflexion a été de questionner et si possible d’éclairer le rôle des religions, des cultures, des langues, et autres facteurs potentiels dans les difficultés (ou pas) du « vivre ensemble ».
Les faits dramatiques de cette année 2015 ont renforcé l’urgence d’une meilleure compréhension de ces phénomènes.
L’ambition de notre cercle est d’instruire, en toute modestie, le citoyen en référence aux principes humanistes que nous défendons. Ainsi, les productions de chacun ont été soumises à la discussion des membres du cercle ; un comité de lecture a veillé à la cohérence d’ensemble, tout en respectant l’originalité des investigations et des formes d’expression de chaque contributeur.
Une grande convergence s’est opérée autour de la question posée, quand les différents facteurs étudiés sont apparus moins comme des causes d’union ou division que comme des instruments au service de pouvoirs qui les utilisent habilement.
A bien des égards, les propos tenus dans ce livret vont à l’encontre d’opinions les plus largement diffusées.

Un thème d’une brûlante actualité
Notre cercle a choisi cette thématique de réflexion dès septembre 2013. Les événements qui ont marqué notre société au cours des mois suivants ont illustré l’importance de cette question et ont fourni une profusion d’exemples de divisions exacerbées : en France, avec le mariage pour tous, les incidents mettant en cause notre conception de la laïcité, l’événement dramatique de janvier 2015 et les réactions qui l’ont suivi ; mais aussi le fossé qui se creuse entre riches et laissés pour compte ; une tendance au rejet de l’Union Européenne qui s’accentue ; et dans le reste du monde avec les situations géopolitiques de l’Ukraine, et bien sûr au Moyen Orient et en Afrique, les guerres qui s’y déroulent, et le péril de l’islamisme radical.

Une question complexe et une approche possible selon plusieurs échelles
Tout ce qui rassemble les uns est en fait source de division avec les autres, et réciproquement ! Les mots utilisés peuvent exprimer des nuances importantes : rassembler ou unir, versus diviser ou séparer ; « unir » évoque un lien authentique et pérenne plus fort que « rassembler », qui laisse place à l’opportunité, la circonstance, la stratégie. De même, « séparer » implique une rupture plus forte que « diviser ». Mais, il y a aussi relier, fédérer, associer, grouper,…
Cela fait partie de la complexité de la question qui peut être abordée à plusieurs échelles.
– A l’échelle des individus, on peut évoquer comme facteurs d’union les liens traditionnels de sang, de territoire (le quartier, le clocher), d’intérêt commun nécessitant la coopération. Ces mêmes facteurs peuvent aussi engendrer des divisions : conflits d’héritage familial, de voisinage, conflits de pouvoir ou d’intérêt dans les équipes, les communautés,… potentiellement dans toutes les formes d’organisation humaine, comme l’ont montré les sociologues Crozier et Friedberg dans « L’acteur et le système ».
– A l’échelle de l’humanité entière, on est loin d’une République mondiale soucieuse du bien commun et régie par une loi universelle génératrice de paix et d’harmonie. Contrairement à ce qu’on pourrait espérer, les valeurs de notre propre République ne semblent pas reconnues universelles !
– Les facteurs qui créent et entretiennent le sentiment d’appartenance à l’échelle des individus se retrouvent à l’échelle des groupes constitués, organisations humaines intermédiaires, avec les multiples formes qu’elles prennent. Le mécanisme d’union/division entrevu au niveau interindividuel apparaît dans sa généralité : dès qu’un facteur unit une population, il la sépare du reste de l’humanité, mais une population unie par un facteur d’union peut être divisée de multiples façons par d’autres facteurs. L’humanité est ainsi découpée de manière toujours provisoire en tribus, nations, ethnies, classes sociales. On sait bien que les frontières qui définissent les États ne sont, en bien des endroits du Monde, que le résultat de décisions « politiques » imposées aux populations concernées à un moment de l’Histoire. Ainsi l’Union Européenne n’a pas été plébiscitée par les peuples d’Europe et les « quartiers Nord » de nos villes n’ont pas été choisis par ceux qui les habitent.
La société des hommes est une organisation complexe… C’est pourquoi, nous avons limité notre approche à quelques facteurs supposés a priori influents, sans prétendre à l’exhaustivité : la culture, la religion, la langue, la solidarité, l’action associative, … avec l’intention de montrer comment ces facteurs procèdent pour diviser ou unir, et d’identifier quelques enseignements à en tirer pour notre propre pays.

Des a priori rapidement mis en doute
L’a priori dominant dans les réflexions initiales était que ces différents facteurs sont des sources, des causes, d’union ou de division. C’est en effet l’apparence des faits et c’est aussi l’explication communément fournie dans le flot médiatique : par exemple, les religions fonderaient des communautés unies en leur sein, et même des civilisations ; leurs différences seraient à la source des affrontements. Explication qui a une conséquence sur l’idée que les humanistes se font des remèdes possibles : la connaissance de l’autre, le respect des différences, une affaire d’éducation en somme…

Les différentes études présentées dans ce livret montrent, sans toutefois conclure de manière manichéenne, comment la culture, la religion, la langue, sont utilisés par les pouvoirs dominants comme autant de moyens de fédérer ou soumettre les populations ; ou bien de les diviser pour mieux régner quand on les a rassemblés.

LES CONTRIBUTIONS

La laïcité  – Roland Ferrandon

La laïcité française, fondée sur la liberté de conscience et de pensée, l’égalité en droits de tous les citoyens, la prépondérance de l’intérêt général et la neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les religions, devrait permettre de dépasser les particularismes et les antagonismes qui divisent. Mais, parce qu’elle est souvent mal comprise ou dénaturée, sa signification et sa mise en œuvre sont l’objet de controverses récurrentes. La laïcité conçue comme un facteur d’union et de paix entre les hommes est aujourd’hui instrumentalisée par certains pour créer la confusion et même stigmatiser une partie de la population.

La religion – Jacques Bernard

Un examen historique des fonctions de la spiritualité et des religions à travers l’histoire du Monde met en lumière une constante dans l’utilisation des croyances pour instaurer et maintenir des pouvoirs : pouvoir sur les esprits et pouvoir sur l’économie. Cet argumentaire est aussi un plaidoyer pour un enseignement scolaire laïque du fait religieux.

La culture           Michel Amrein

La culture, entendue au sens anthropologique de « mode de vie et de pensée spontanée d’une population incluant ses croyances», apparaît facteur prépondérant d’union interne à une population, au point de devenir obstacle à l’intégration de toute autre population d’origine et donc de culture différente. Pourtant les exemples abondent d’intégrations réussies. Une éducation qui favorise la connaissance des autres et le respect des différences, qui promeut la diversité au rang d’enrichissement, devrait faire tomber cet obstacle au « vivre ensemble ». A moins que le facteur culturel ne fasse que refléter et renforcer un facteur socio-économique plus déterminant.

La langue – Annie Bernard, Ismael Macna

Ces contributions éclairent la fonction du langage dans les relations humaines, interindividuelles et entre les groupes. Elles mettent en lumière un paradoxe propre à l’exercice de la langue : outil de communication sur le plan individuel, elle peut aussi être source de malentendus ; outil de cohésion sociale, elle peut aussi devenir instrument de pouvoir et d’oppression, entraînant de véritables guerres linguistiques. Les auteurs analysent enfin les stratégies que des hommes mettent en œuvre pour éviter les conflits, pour déjouer les incompréhensions ou les renforcer.

La langue : le cas de l’Ukraine  – Odile Genevrier

Cette contribution a pour but de donner quelques  » clés » permettant une meilleure connaissance du parcours historique de cette région, et donc de mieux comprendre les problèmes qu’elle connaît actuellement. La question de la langue, liée à celle de l’identité, est un des facteurs de la très grande fracture qui ébranle le pays actuellement

Les solidarités  – Huguette Rubio

Après un exposé des différentes formes et motivations de la solidarité, cet exposé s’interroge sur la signification et la portée de dispositifs récemment adoptés par notre gouvernement, au nom de la solidarité, notamment entre générations…

La vie associative – Alain Bandiera

Conquête démocratique récente, La liberté d’association est allée de pair avec celle de la liberté d’expression. En dépit de dévoiements toujours possibles, l’association au sens de la loi de 1901, est un des moyens pour rassembler des hommes et femmes pour une action commune désintéressée et la mise en œuvre des valeurs de la République.

La pensée unique- Guy Cagniant

Cet exposé rappelle le contenu généralement admis de ce qu’on appelle « la pensée unique » . Cette idéologie maintient et justifie à la fois la division entre pays riches et pays pauvres, entre populations riches et pauvres d’un même pays. Les uns déplorent cette division, les autres en profitent ou s’en satisfont, mais tous accréditent l’explication selon laquelle il ne peut en être autrement.

Grandes figures de la Répulique – Alain Bandiéra, Ismaïl Maçna, François Robert et Claudine Lauby

Bien des grands hommes et des grandes femmes, jalonnant l’histoire, ont contribué à l’élaboration de la République et à la défense de ses valeurs. Quatre d’entre eux viennent de recevoir les honneurs posthumes du gouvernement. Les contributions consacrées à Jules Ferry, à Jean Zay, à Germaine Tillion, à Jean-Baptiste Belley et à Lamartine peuvent également être considérées comme autant d’hommages. Ces rassembleurs qui ont lutté pour défendre la dignité des hommes ont aussi provoqué des adversités violentes qui n’ont pas reculé devant le crime. Une mention spéciale à Lamartine dont la notoriété littéraire a un peu éclipsé l’action politique au service fervent de la justice et de l’égalité.

UNE CONCLUSION – Pierre Miele

Ici et là, des individus de religions, de cultures, de langues,… différentes cohabitent harmonieusement ; l’histoire met en évidence des situations géo-politiques mouvantes où religion, culture, langue,… servent tantôt à unir, tantôt à diviser. Comme prétexte, comme moyen. Il semble donc qu’il y ait des facteurs plus déterminants.

Valeurs et intérêts

La sociologie des organisations classe les facteurs d’union ou de division en deux catégories ; les valeurs (culturelles) et les intérêts (ou valeurs économiques, ou pouvoirs, ou capacités de domination et d’appropriation des ressources). Les valeurs sont des principes philosophiques, moraux, en partie utopiques, censés guider les comportements tant individuels que collectifs, et les décisions d’organisation de la société. Dans la réalité matérielle, les intérêts sont le plus souvent les moteurs de l’action concrète, les fruits obtenus ou attendus de l’action individuelle ou collective.

On peut s’exprimer également en termes d’intérêt général, pour les valeurs culturelles, et d’intérêt particulier pour les valeurs économiques.

Les hommes et les groupes obéissent à des valeurs et à des intérêts. Un groupe peut être uni par des valeurs partagées et divisé en sous-groupes par des intérêts divergents, et inversement être uni par un intérêt commun (réel ou supposé) sans adhérer aux mêmes valeurs.

Certaines valeurs peuvent être compatibles entre elles et « faire système » ; d’autres sont incompatibles et sont donc la source d’antagonismes partiels ou totaux.

On trouvera ce point de vue exposé clairement par exemple dans : « La négociation des valeurs » Olgierd Kuty, 1998

Machiavel a été un des premiers théoriciens de la logique des intérêts : celle où les comportements humains sont des moyens que l’on a médités pour atteindre ses objectifs dans une situation donnée; des comportements adaptés parce que calculés : Machiavel tire tout un enseignement pratique de cette intuition que nécessité fait loi, dont la nécessité de la ruse, le rôle de la force et de l’immoralité. Ces idées ont été reprises sous des formulations diverses et, deux siècles plus tard seront au fondement de la sociologie. L’intérêt serait lié à la survie ; les valeurs s’en distinguent par l’adhésion sans nécessité, sans calcul, indépendante des circonstances, nommée aussi « conscience collective ». Les intérêts agissent par pouvoir, force, moyens de coercition ; les valeurs agissent d’autorité.

Les valeurs de notre République nous unissent, elles sont défendues unanimement ou presque ; mais pas toujours avec la même signification ni pour les mêmes raisons qui, elles, peuvent nous diviser. L’événement du 11 janvier 2015 illustre ce phénomène ; moment d’émotion largement partagée (et cependant pas totalement), mouvement d’indignation, qui allait durer le temps que dure une émotion. On se divise même sur l’interprétation à en donner ! L’ « esprit du 11 janvier » n’était -il pas qu’une invention médiatique ?

Liberté, égalité, fraternité, laïcité : non seulement ces valeurs font l’objet d’interprétations différentes, mais d’autres valeurs sont véhiculées dans la société (école comprise, évidemment) ; compétitivité, consumérisme, individualisme, enrichissement et propriété, … : ce sont les intérêts ou valeurs « vraies » ou « dures » de la vie, opposées aux valeurs « douces» ou « molles » prônées par les fils et filles des Lumières, accusés parfois d’être de doux rêveurs.

Bref, l’intérêt économique, source du pouvoir, n’est-il pas aujourd’hui, comme sans doute dans toute l’Histoire, sous des formes qui ont varié, à la source des antagonismes entre les peuples, des guerres et des partages territoriaux ; et au sein d’un même peuple, entre les catégories sociales en lien avec les conditions de vie et de dignité qui leur sont faites. Ces antagonismes engendrent des alliances entre Etats ou entre individus d’une même catégorie alliés plus que réunis, pour un intérêt commun à défendre. Rassembler n’est pas forcément unir…

Et pour conclure, que peut l’école en la matière ?

Dans notre République, l’école est réellement un facteur et un instrument d’union,

– lieu de brassage et instrument d’intégration des individus de catégories, groupes « culturels » et origines diverses, dans le respect de différences ;

– lieu de l’instruction de l’individu considéré comme sujet rationnel de droit, instruction qui l’élève et le libère ; le savoir et le jugement lui permettant de résister aux croyances et aux pouvoirs ;

– lieu de diffusion des valeurs humanistes de la République, et en cela de formation du citoyen.

C’est bien le projet que Condorcet assignait à l’ « instruction publique », pour tous et gratuite, dès 1791, dans un contexte où un pouvoir avait régné au bénéfice de la caste aristocratique, avec comme instrument la religion catholique. Avec Condorcet, les philosophes des Lumières proposaient un ensemble de valeurs, un projet de civilisation, un idéal humain et politique dont toutes les sociétés devraient essayer de s’approcher, un horizon collectif universel.

Ce projet a connu bien des revers dramatiques, engendré bien des désillusions. Il a pourtant inspiré le monde démocratique au sein duquel il reste un combat d’actualité.

 

.Mais l’école est bien démunie face aux influences contraires et à des facteurs nombreux de division :

-elle ne peut s’opposer aux valeurs matérielles dominantes, promues hors de l’école, notamment celle de l’individualisme qui délégitime toutes les autorités institutionnelles ; valeurs auxquelles elle est également sommée de préparer la jeunesse dans un esprit de compétition et de luttes de pouvoir.

-elle ne détermine pas l’usage que les individus feront de ce qu’elle leur a appris (ce qui serait contraire à leur liberté) ; elle n’est pas responsable du terrorisme à support religieux et de ses soutiens ; elle n’est pas non plus responsable du banditisme criminel ou mafieux et de la délinquance financière, tout aussi contraires aux valeurs humanistes.

 

Pour exercer sa mission des origines, l’école doit, il faut bien le reconnaître, faire face à des difficultés croissantes liées à la diversité de ses publics, tant par leurs origines et conditions de vie que par leurs perspectives d’avenir ; elle doit faire face aux attentes et critiques par conséquent contradictoires dont elle fait l’objet de manière récurrente. Toutefois, ceux qui n’en finissent pas d’en dénoncer les imperfections devraient s’interroger sur ce que deviendrait une société sans école. Car elle demeure un des lieux où sont encore possibles le rassemblement des hommes et l’apprentissage de la fraternité.